Les scopes de village : quand le ciné-club itinérant ranime les campagnes françaises
Photo: outdoor cinema projection village square night crowd, via thumbs.dreamstime.com
À la tombée de la nuit, sur la place de Saint-Martin-de-Valgalgues ou au fond d'un hameau du Perche, un écran géant se dresse. Quelques dizaines de chaises, un projecteur emprunté à la communauté de communes, une machine à popcorn tenue par l'association des parents d'élèves : le scope de village est lancé. Loin des multiplexes des périphéries urbaines, ces séances itinérantes réinventent, séance après séance, l'accès à la culture dans les territoires que le cinéma commercial a depuis longtemps quittés.
Un droit culturel devenu géographique
Selon le Centre national du cinéma et de l'image animée, près d'un tiers des communes françaises ne disposent d'aucune salle de cinéma à moins de vingt minutes de route. Pour les habitants sans véhicule, les personnes âgées ou les adolescents, l'accès au septième art relève souvent du périple. C'est précisément cet angle mort que comblent les ciné-clubs itinérants.
Le dispositif national « Cinéma en plein air » et les réseaux départementaux comme Cinégo en Occitanie ou Ciné-rural dans le Grand Est fournissent matériel, films sous licence et appui logistique aux associations locales. Le principe est simple : le film voyage, le public reste chez lui.
Le témoignage d'une passeuse d'images
Marie-Louise Ferrand, retraitée de l'éducation nationale et bénévole à Ciné-Passion dans le Cantal, décrit une mécanique bien rodée : « Nous avons trois écrans, un projecteur sonorisé et un van. Chaque été, nous couvrons quatorze communes. Le maire nous prête la salle ou la place, nous apportons le reste. Les gens arrivent une heure avant la projection, ils apportent parfois un plat à partager. Le film est le prétexte ; c'est la soirée qui compte. »
Son collectif fonctionne avec un budget annuel de moins de 4 000 euros, complété par une subvention départementale et le prix libre demandé aux spectateurs. « Nous ne voulons pas d'une billetterie qui décourage les familles. On demande deux euros, ou un sourire. »
Ce que les élus y trouvent
Pour les municipalités rurales, l'équation est séduisante. Philippe Roussel, maire d'une commune de 380 habitants en Dordogne, y voit un levier de vitalité : « Quand il y a une projection, le restaurant du bourg reste ouvert, les gens se parlent, les nouveaux arrivants rencontrent les anciens. C'est de l'économie locale, mais c'est aussi du lien. »
Plusieurs conseils municipaux ont franchi un cap en inscrivant ces séances au budget annuel de la commune, plutôt que de les traiter en événement exceptionnel. Une stabilité qui permet aux associations de planifier des cycles thématiques : cinéma documentaire en hiver, films pour enfants pendant les vacances, rétrospectives en partenariat avec les médiathèques départementales.
Des défis bien réels
Le modèle n'est pas exempt de fragilités. Le renouvellement des bénévoles constitue la première inquiétude des coordinatrices et coordinateurs interrogés : la moyenne d'âge des équipes dépasse souvent les cinquante ans. S'ajoutent la hausse du coût des droits de diffusion et la nécessaire conformité des installations, notamment en matière de sécurité électrique et d'évacuation.
Les réseaux départementaux apportent une réponse partielle en mutualisant la formation des projectionnistes et l'achat du matériel. D'autres territoires expérimentent le soutien d'intercommunalités, qui intègrent le cinéma itinérant dans leurs schémas de lecture publique, au même titre que les bibliothèques.
Un rendez-vous qui dépasse la séance
Au-delà de l'image projetée, ces scopes de village remplissent une fonction que les études sur la ruralité décrivent depuis des années : celle de points de rencontre. On y retrouve les voisins du hameau d'à côté, on y discute des prochains travaux, on y recrute des membres pour le comité des fêtes.
Alors que la programmation se prépare pour les beaux jours, une certitude s'impose : tant qu'un écran s'illuminera sur une place de bourg, la campagne ne sera pas un territoire de moindre culture, mais un lieu où celle-ci s'invente autrement.